Histoire complète

Je n’ai jamais été certaine si la chance sourit vraiment à ceux et celles qui la côtoient, ou si elle grimace à qui ne la voit pas. Dans ma situation, j’ai beaucoup de temps pour avoir ces réflexions. C’est lent être avec soi-même. Ça permet de regarder les feuilles changer de couleur, tomber, se décomposer. Comme moi au fond. Si je pouvais me voir, je constaterais probablement mon changement drastique de teint, bien bronzé à couleur peau, à couleur manque de vitamines, à pas de couleur. Transparente. Je tiens à peine debout. Tremblante comme une feuille au vent, sans le romantisme. Vide. Je n’ai pas de chance. Mais je pense que les autres non plus. Je dis ça par mécanisme de survie mentale, forcément, mais je le pense un peu quand même. Qui peut survivre à ça? Qui peut affronter autant de déchéance? Qui a vraiment la force d’avancer dans un marécage? Pas même un animal ne s’y est habitué en un million d’années. Des monstres, peut-être. Et Dieu sait qu’il y en a des monstres ici! Autant bien être seule. Loin. Enfermée. Mais libre. Sans boue dans les yeux. Sans honte dans les jambes. Si j’ai encore la force de penser, je trouverai bien un plan.

***

Mon regard s’attarde plus longtemps que je ne le voudrais à la fenêtre devant moi et à ce qui se trouve de l’autre côté. Une force inconnue me pousse à me lever et, comme pour reprendre contact avec le réel, je me décide enfin à faire une brèche dans mon isolement et d’aller affronter le dehors. En ouvrant la porte, je subis un choc agréable. Mes yeux se plissent face à l’arrogante clarté du soleil. Je me force à respirer à pleins poumons. L’air dehors est froid, salin, presque croquant. Malgré la saison, je suis à peine habillée. J’ai besoin de sentir la morsure de la brise glaciale sur ma peau. Je grelotte, je souffre (un peu), mais je me sens vivante et comme purgée de mes idées sombres. Il y a la rivière qui coule à mes pieds et j’ai une envie de m’y plonger et de me laisser porter par le courant, vers le fleuve, la mer et ensuite l’océan. Me laisser dériver au loin pour espérer retrouver mes couleurs perdues. Et échapper aux monstres qui rôdent tout autour. Justement, je devrais peut-être rentrer. Je commence à avoir les doigts engourdis, mon corps et mon cœur réclament un peu de chaleur. Pour le corps, je peux toujours faire quelque chose. Mon cœur, lui, devra encore attendre un peu.

***

Je ne me souviens pas avec précision quand ça a lâché, lui et moi. Je ne me souviens d’ailleurs pas quand ça a commencé non plus. Ma mémoire n’a cru bon conserver qu’un entrelacs d’impressions floues, des bribes de cette vie à deux, moments de tendresse et de douleur entremêlés sans le moindre semblant d’ordre. Et lorsque j’y repense, je me dis que c’est exactement comme cela que ça s’est déroulé. Sans ordre, sans horaire, comme des milliers de déjà-vu qui se sont enchaînés dans une course folle où la chandelle a été brûlée par les deux bouts. Que pouvions-nous espérer de cette danse suicidaire, que pouvions-nous espérer de ce petit jeu au bord du précipice, mis à part une descente aux enfers aussi cruelle notre bonheur aura été grand.

J’y ai eu droit, à l’enfer. J’y ai goûté à la souffrance, j’en ai mangé jusqu’à ce que mes entrailles se tordent, que mon estomac se soulève et que tous mes muscles se contractent dans une ultime résistance. Efforts vains, il va sans dire, que ceux du corps face à l’inévitable de la vie. Et pour moi, cet inévitable est arrivé sous la forme d’un petit être gluant et poisseux, forçant son chemin à grands coups de cris et de pleurs dans un monde hostile qui ne l’espérait pas.

Tout ce que je veux maintenant, c’est oublier. Et ce qui s’est passé avant ne suffit pas. Je veux aussi oublier ce qui s’est passé après.

***

L’amour est une voix que l’on ne saurait taire en nous.

Et pourtant, combien de fois ai-je souhaité qu’elle se taise à jamais en moi.

J’ai souvent cette impression, celle que le vase déborde et moi aussi.

Des yeux vides et une tête pleine de larmes.

Je crois que c’est de cette façon que je me présenterai à l’avenir.

Enchantée.

La bouteille que j’ai à la main semble tout à coup beaucoup trop lourde. Lentement, le poids du monde m’agrippe vers le sol et j’observe, dans la lumière de l’après-midi, les boîtes de carton semées dans l’aire ouverte de l’appartement. La grande bibliothèque de pin me nargue de sa hauteur. J’avais tant de fois voulu brûler son contenu imprégné d’arômes enjôleurs. Comment tolérer toutes les histoires que le meuble contient, quand celle de son propre enfant n’existe plus?

Se nourrissant de ma chaleur et répandant le froid en moi, la douleur ne cicatrise pas : elle s’enracine.

Son départ a été un bourdonnement grandissant.

L’écho d’un écho; un cillement abominable et continu; un grincement insupportable.

Une seule et longue plainte à laquelle on ne peut se soustraire.

Puis, plus rien.

Seul ce silence suffocant.

Demain, le camion viendra prendre toutes les boîtes.

Les livres, eux, auront disparu.

***

ne plus pousser de cris

la nuit

ne plus tenter de dessiner

les traits de ce visage

qui ressemble au mien

au tien

dans mon abdomen

la violence d’une coupe à blanc

la caresse de l’incendie

des acres de nous deux

disparus

ne plus chercher à nous survivre

et

cette fois-ci

me lover au creux du silence

il faudra repeindre les murs

de cet appartement

sans âme

d’une ville à l’autre

il faudra réinventer ce qu’il reste de

moi et taire

oui faire taire cette idée

d’un bonheur

mort-né